Le 21 Ramadan 1245 (16 mars 1830), le journal officiel du gouvernement égyptien (al-Waqa’i’ al-Misriyya) publie, dans son numéro 124, une longue description d’un sabil-kuttab (édicule rassemblant une fontaine et une école, typique du Caire) récemment inauguré dans la rue al-Nahhasin. L’édifice avait été érigé à la mémoire d’un certain Khalil (Halil) pacha, décédé 10 ans plus tôt. La construction était d’ampleur puisque sa façade se déployait sur 40 coudées (30 mètres) et qu’elle possédait deux étages. L’aile droite du bâtiment abritait une école pour garçons et l’aile gauche le logement de son intendant. Cinq chambres à l’étage étaient destinées aux maîtres. La citerne souterraine était directement alimentée en eau du Khalij, le canal d’eau douce qui traversait la ville et prenait sa source dans le Nil. L’eau était élevée par une saqiya (le mot est passé dans la langue française comme saqqia ) installée à Bab al-Khalq, puis acheminée vers la fontaine par une conduite enterrée qui courait sur 1500 mètres. Cette même saqiya alimentait déjà le sabil Tusun Pacha, construit en 1820 dans le quartier de Darb al-Ahmar, ce nouveau dispositif venant se substituer au traditionnel remplissage par porteurs d’eau. La façade typiquement incurvée du corps central de l’édifice était entièrement revêtue de marbre et percée de quatre baies fermées par des grilles. Leurs trumeaux étaient décorés d’un long chronogramme en turc ottoman, dont le journal livrait le texte intégral.
On cherchera en vain un sabil au nom de Khalil (Halil) pacha dans l’abondante documentation dédiée aux monuments du Caire. Le seul édifice localisable rue al-Nahhasin (nom demeuré longtemps en usage pour ce tronçon de l’artère principale de la ville historique) qui corresponde à la description du journal est le sabil-kuttab dit d’Isma’il pasha. Vérification faite sur place, c’est bien la diserte eulogie transcrite par le journal qui figure sur sa façade. (voir la photographie actuelle). L’inscription mentionne explicitement le Mirmiran (général) Khalil (Halil) pacha (premier vers du troisième panneau) mais pas d’autre dédicataire.
ميرميراندن خليل پاشا حسيب اكرمى * دام دنيادن اوچوب عقبايه آچدى چون قنات
« Parmi les mirmirans, le noble et généreux Khalil Pacha ouvrant ses ailes a volé de ce bas monde vers l’autre monde », d’après la traduction établie par Mantran qui donne l’ensemble de l’inscription (Mantran, 223).
Fig. 1. Source: Cliché Mercedes Volait, 2022
On peut identifier ce Khalil (Halil) par son titre et date de décès : il s’agit de Halil Yeğen Pacha, un neveu de Mehmed Ali, qui gouverna Alexandrie en 1816-1818, puis commanda les armées égyptiennes au Hedjaz, où il décéda en mai 1820. C’est Ali Pacha Mubarak qui attribue la fontaine à Isma’il pacha, autre fils de Mehmed Ali, mort quant à lui dans la campagne du Soudan en novembre 1822 (Khitat, II, 14). Comme son dictionnaire topographique est généralement bien informé car nourri de sources officielles, c’est le nom qu’adopta le Comité de conservation des monuments de l’art arabe, sans plus de précaution, lorsqu’il décida en 1926 de classer le bâtiment, qui avait pris entretemps le nom d’Ecole al-Nahhasin (Simaïka et al, 85-86). Enregistré sous le n° 402 sur la liste des monuments historiques, et largement restauré en 2002-2004 (Warner, 151), le bâtiment abrite désormais le musée égyptien des textiles, et a pris encore un autre nom, celui de sabil Mohammed Ali pasha !
Exemple typique de l’architecture tardo-ottomane du Caire par le foisonnant décor de gerbes d’acanthes sculptées qui tapisse sa façade en marbre, l’édifice est aussi caractéristique des tribulations onomastiques qu’ont pu connaître les constructions historiques de la ville. Accidentelle ou délibérée, cette mise en exergue d’un dédicataire putatif (Isma’il), au détriment d’un autre, effacé (ici le mirmiran Halil Yeğen), conduit à dévoyer la signification originelle du geste de fondation. La pierre est sauve, mais ce qu’elle célèbre est en partie perdu.
Références :
Marcus Simaïka, Anton Lasciac, Ernesto Verrucci, Paul Conin-Pastour et al., « Sabîl d’Isma’îl Pacha, dans l’école an-Nahâssîne ». In: Comité de Conservation des Monuments de l’Art Arabe. Fascicule 34, exercice 1925-1926, 1933. p. 85-86
Robert Mantran, « Inscriptions turques ou de l’époque turque au Caire », Annales islamologiques 11 (1972), p. 211-233.
‘Ali Mubarak, Khitat, II, 14.
Nicholas Warner, The Monuments of Historic Cairo, 151.
(M.V.)

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