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3. Réalité raciale

La fragilité de la « francité »

Tara Pal

Le sport, et le foot en particulier, sert de scène extrêmement puissante pour les problèmes sociopolitiques. Les « dimensions sociales transnationales » du jeu lui permettent d’être compris comme un « médium culturel crucial » pour communiquer les dynamiques sociales et politiques dans ou entre les nations (Robertson et Giulianotti 2009, p.147). Le foot a le pouvoir de souligner les universalités et de promouvoir la connectivité entre des supporters, des joueurs et des factions de la société. Cependant, il met également en lumière les divisions et les conflits entre ces groupes et il exige que le public reconnaisse et s’occupe à ces hostilités historiques (Robertson et Giulianotti 2009, p.147).

Après la victoire de l’équipe française en Coupe du monde 2018, le discours médiatique se concentrait sur l’unité de l’identité nationale française sans distinction de race ou d’origine ethnique (Mignot 2016, p.175). En fait, il y avait une forte résistance à reconnaître « l’africanité » de nombreux joueurs de l’équipe (Beydoun 2018, p.22). Ils étaient français, c’est tout. Cette insistance sur le « daltonisme » racial peut présenter comme l’égalité, mais elle sert vraiment à écarter et à cacher la réalité de la discrimination raciale vécue par les gens noirs et bruns (Beydoun 2018, pp.22-24). Sur les visages des Bleus, on peut clairement voir à la fois la diversité impressionnante et le honteux héritage impérial de la France.

France v Croatia - 2018 FIFA World Cup Russia Final
Photo par Shaun Botterill/Getty Images

Il est important de noter que la diversité des Bleus n’est célébrée comme française que parce qu’ils ont gagné (Beydoun 2018, p.22). Si les Bleus n’étaient pas devenus champions du monde, les médias et le public français les auraient blâmés plutôt que de les revendiqués, comme cela s’est produit encore et encore dans le passé. Même jusqu’au coup de sifflet final, les joueurs noirs et arabes sont souvent accusés de ne pas être suffisamment français. Par exemple, Jean-Marie Le Pen a qualifié les Bleus de 1998 de groupe « d’étrangers » avant qu’ils aient battu le Brésil en finale. En 2010, quand l’équipe ont perdu en phase de groupes, la responsabilité a été placée sur les joueurs et leur prétendu engagement insuffisant envers la France – plutôt que sur les entraîneurs (blancs) dysfonctionnels. Le philosophe Alain Finkielkraut a qualifié l’équipe de « une bande de voyous avec une morale de mafia », une insulte qui est à la fois raciste et classiste et qui rabaisse les difficultés traversées par de nombreux joueurs noirs et arabes en grandissant. Les membres pas blancs des Bleus ont même été décrits comme moins « cérébraux » que les joueurs blancs, un sentiment qui invoque une idéologie eugénique infondée (Downing 2018).

La vérité est que le sentiment racial du public est en part décidé sur le terrain ainsi que les championnats, et le mérite perçu de groupes minoritaires entiers dépend souvent de la performance de leurs joueurs. Si l’équipe gagne, l’intégration est un triomphe pour la France. Tout le monde peut atteindre un sommet de la société – regardez Zidane ! Regardez Mbappé ! Mais s’ils perdent, ils ont seulement prouvé leur infériorité. S’ils gagnent, c’est parce qu’ils sont français, mais s’ils perdent c’est parce qu’ils ont « une autre nationalité dans le cœur », comme le dit Marine Le Pen (Downing 2018).

L’érudit Khaled A. Beydoun a parfaitement capturé cet hypocrisie en francité dans son article, « Les Bleus and Black: A Football Elegy to French Colorblindness » :

The turbulent ballad that is French Football reveals that colorblindness—for French footballers of color and the millions living in France that share their race, ethnicity or religion—is contingent upon excellence…. These threats, which orient race and religion as inimical to French identity, combined with the vividly African, Arab and Muslim identity of the French football team that captured the World Cup 2018 title, signals the end of the myth that is French colorblindness (Beydoun 2018, p.22).

France v Croatia - 2018 FIFA World Cup Russia Final
Photo par Matthias Hangst/Getty Images

Le football sert de « miroir sociétal » qui reflète tout qui est déguisé dans la politique française et la rhétorique identitaire (Beydoun 2018, p.24). Quand ce « miroir » est tourné vers les Bleus de 2018, il devient clair que l’insistance sur l’aveuglement à la couleur est une farce complète, un outil astucieux pour récolter les fruits des populations migrantes sans assumer la responsabilité des violentes diasporas à causées par le colonialisme. L’acceptation de l’africanité des joueurs de l’équipe reviendrait à reconnaître le rôle de l’exploitation coloniale dans la formation de la France aujourd’hui et à fracturer l’image déjà fragile de la francité (Beydoun 2018, p.27). Pour cette raison – ainsi que la xénophobie simple – l’africanité, la fierté noire et la « négritude » n’ont pas de place dans l’idée de « francité » moderne, même si elles sont profondément enracinées dans la société française (Boittin 2009, p.23).

Photo: AFP

In the summer of 2018, France outwardly celebrated their long coveted second World Cup trophy. Yet, underneath the waving tricolor flags is an anxiety, and beneath the cries of a restored national unity lurks a palpable fear of France’s rapidly growing non-white population, embodied by the predominantly “African” team that gave them glory (Beydoun 2018, p.27).

Le football est depuis longtemps un domaine pour la lutte transnationale pour l’inclusion sociale des groupes marginalisés (Robertson et Giulianotti 2009, p.147). Néanmoins, Robertson et Giulianotti notent que le jeu a également le pouvoir d’être utilisé comme un mécanisme culturel séduisant pour l’exercice de « l’impérialisme doux » parmi les communautés « problématiques » (Robertson et Giulianotti 2009, pp.161-162). Par conséquent, il est essentiel de se rappeler que même si les joueurs de couleur des Bleus sont devenus des stars françaises temporaires en 2018, ils ont vécu et continueront de vivre « l’altérité » à cause de la couleur de leur peau (Wieviorka et Pau-Langevin 2009). Et tout manquement à atteindre les normes impossibles qui leur sont imposées remettra en cause leur « francité », encore une fois reléguée aux citoyens de seconde classe (Beydoun 2018, p.26).

Le tweet viral de Khaled Beydoun après la victoire de la France en Coupe du monde en 2018

 

La bibliographie:

Beydoun, Khaled A. “Les Bleus and Black: A Football Elegy to French Colorblindness.” Minnesota Law Review, vol. 103, 2018, pp. 20–27.

Boittin, Jennifer Anne. “Black in France: The Language and Politics of Race in the Late Third Republic.” French Politics, Culture & Society, vol. 27, no. 2, 2009, doi:10.3167/fpcs.2009.270202.

Downing, Joseph. “France’s World Cup Success Masks Underlying Racial and Class Tensions at Home.” Quartz, Quartz, 13 July 2018, qz.com/1327617/world-cup-2018-frances-success-masks-underlying-race-tensions/.

Llopis-Goig, Ramón, et al. “Le nationalisme n’est plus ce qu’Il était.” L’Europe Du Football: Socio-Histoire D’une Construction européenne, Presses Universitaires De Strasbourg, 2017, pp. 155–169.

Mignot, Pierre. “Représentation Médiatique Des Supporters De L’équipe De France De Football : Approche Diachronique De 1994 à 2010.” Soutenir L’équipe Nationale De Football Enjeux Politiques Et Identitaires, edited by Jean-Michel de Waele and Frédéric Louault, Editions De L’Université De Bruxelles, 2016, pp. 175–188.

Robertson, Roland, and Richard Giulianotti. “The Social: Transnational Identities and the Global Civil Society .” Globalization and Football. ; A Critical Sociology, SAGE Publications, Limited, 2009, pp. 133–162.

Wieviorka, Michel, and George Pau-Langevin. “Discrimination Raciale, Un Héritage Français.” Libération.fr, Libération, 17 Feb. 2009, www.liberation.fr/societe/2009/02/17/discrimination-raciale-un-heritage-francais_310620.