Jean-François Guennoc

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                          Compte-rendu de l’intervention de Jean-François Guennoc du mercredi 26 février

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Du 23 au 27 février, le CFFS a accueilli Jean-François Guennoc, professeur et responsable de la licence de Lettres ainsi que du parcours « Métiers de l’écrit » dans le département de Lettres, Arts et Cinéma à l’université de Paris Diderot (Paris 7).

Si son intervention concernait le débat actuel autour des sciences humaines numériques, voire de l’humanité numérique, Jean-François Guennoc s’est à l’origine intéressé à la littérature de voyage. Il a travaillé notamment sur Nicolas Bouvier, écrivain, photographe et voyageur suisse (1929-1998).  [Voir le programme du dernier colloque à son sujet sur le site de Fabula].

Sa conférence intitulée « Chris Marker, A Critical Thinker of Digital Humanity (and Humanities) » a porté sur le réalisateur français  (1921-2012) ainsi que sur la contribution des études cinématographiques au débat sur l’humanité numérique. À travers des images et des extraits des films Level 5 (1996) et Sans Soleil (1983),  Guennoc s’est attaché à démontrer cet argument en s’attardant respectivement sur les définitions de l’humanité numérique, les modalités cinématographiques de la pensée critique, et enfin les stratégies poétiques de Chris Marker comme résistance à l’aliénation de l’humanité numérique.

Guennoc a proposé, pour commencer, une définition de l’humanité numérique : ceci par les trois types d’humanisme identifiés par Claude Lévi-Srauss dans l’histoire occidentale ; l’humanisme aristocratique de la Renaissance, l’humanisme bourgeois de l’exotisme, et l’humanisme démocratique du 20e siècle. Selon l’historien et philosophe Milad Doueihi, la période actuelle marque donc notre entrée dans l’humanisme numérique. En modifiant les pratiques des sciences humaines et en façonnant l’être humain, le numérique crée de nouvelles humanités. Doueihi fait ainsi référence à Giambattista Vico et soutient que l’humanité numérique devrait être analysée de l’intérieur. Selon Guennoc, c’est justement ce qu’effectue l’œuvre cinématographique de Marker. L’intrigue de La Jetée, son film de science-fiction (1962), se penche sur le pouvoir de l’humanité à voyager dans le temps, et à faire l’expérience de cette future humanité numérique. Ce pouvoir se transmet surtout dans l’état de conscience particulier, que l’on appelle « le sommeil paradoxal », de quelques personnages.  [En anglais, on désigne le phénomène sous le nom de REM]. Il est à noter que le Minority Report de Steven Spielberg (2002) propose une intrigue semblable.

Les images d’archive, mais aussi celles issues de la télévision font partie intégrante du travail cinématographique de Marker. Elles illustrent toutes les deux l’idée qu’une continuité existe entre les civilisations de l’image et du numérique. [L’argument de McLuhan, sur notre ère de la télévision, est à ce propos]. Dans Sans Soleil, en faisant passer les images dans une machine appelée « La Zone », Marker permet à ces mêmes images de se donner pour ce qu’elles sont, des images : solarisées et filtrées, et non comme la forme transportable et compacte d’une réalité déjà accessible vue à la télévision. Il est intéressant de noter que « la Zone » rappelle « Spectron », le dispositif utilisé en 1978 par Marker dans son installation vidéo Quand le siècle a pris formes, produite par le Centre Pompidou. A travers la disparition du héros dans Level Five, qui n’est pas présentée comme une mort, Marker distingue le processus de disparition de celui d’aliénation, signalant sa préférence pour le premier et le triomphe de l’ambigüité sur l’ambivalence. Dans son œuvre, le cinéaste nous invite ainsi à découvrir et comprendre plutôt qu’à juger ce qui nous menace dans l’humanité numérique.

Enfin, Jean-François Guennoc aborde une des stratégies poétiques de Marker afin de résister à cette aliénation : celle du masque. En couvrant son visage d’un dessin de chat face à l’objectif de la caméra, l’image de Marker, celle d’un auteur sans visage, s’offre comme une figure libre et énigmatique et illustre une vieille croyance : celle de la puissance magique de la photographie capable de voler l’âme du sujet. Guennoc a donc conclu sa conférence sur la multiplicité même de Marker, que seule l’image de l’homme aux chats parvient à illustrer. Comme eux, Chris Marker possédait en effet plusieurs vies – voyageur, cinéaste, écrivain et photographe – et se présentait comme une figure anonyme mais surtout multiple. Son cinéma exprime la douleur du temps qui passe, mais établit en premier lieu une relation entre le spectateur et l’écran de telle façon que l’image du monde n’y est jamais figée.

Le texte de Jean-François Guennoc a été traduit en anglais par Rachel Rothendler (étudiante de première année en PhD).

 

                                                                                                    Rapporteuse : Sandie Blaise

http://youtu.be/NSuNwkJI-zE